Jacques PROUST garde-étalon et l’industrie mulassière.

L’histoire des gardes-étalons est à rapprocher de celle des haras et de la politique extérieure du royaume car, n’oublions pas  Louis XIV et  les guerres incessantes durant tout son règne. Ce sont elles qui  ont obligées à développer le commerce des baudets qui s’est avéré lucratif pour toute la région. En effet, comment transporter toute l’artillerie de guerre, les boulets, couleuvrines et autres si ce n’est à dos de mules surtout si elles ont le sabot sûr en montagne, sont résistantes, peu exigeantes, ce que nous démontre Jacques BUJAULT en 1865.

Qu’est ce donc que la mule s’est écrié Jacques BUJAULT. Un animal qu’il faudrait créer si il était inconnu; sa place est marquée depuis des siècles; le bœuf pour les marais, le cheval pour les plaines; le mulet pour la montagne. Sobre comme le chameau, le mulet supporte la faim la soif les privations avec une courageuse résignation. Il vit de peu, il aime les climats chauds, il n’est jamais malade. On en use on en abuse il a un cœur de fer et travaille toujours. Robuste et vif il a en lui une force incalculable. Il porte des fardeaux, laboure traîne rapidement ou lentement une voiture gravit ou descend une montagne comme l’onagre du désert. Que ferait le midi de l’Europe sans la mule? Le bœuf est lent, consomme beaucoup, la chaleur l’atterre. Dans le midi le cheval de l’ouest ou du nord se couvre de sueur, s’amollit et s’énerve; gravira t il ces montagnes, les descendra t il avec un lourd fardeau? Il sera usé dans une année. Voilà comme maître Jacques a parlé de la mule pour en faire apprécier l’utilité à ceux qui ne la connaissent pas.

Environ 8000 mules d’un an sortent du Poitou; c’est quelque chose comme les deux tiers de la production totale…..L’autre tiers est vendu à deux quatre et cinq ans jamais à trois : il n’en reste guère à 6 ans.
La Gazette du village, 1 janvier 1865.
 Tout le monde n’est pas aussi élogieux, certains comparent même le baudet du Poitou à « un tonneau sur 4 pots-eaux »….Mais ces qualités ont été mises en avant dès le XVIème siècle, et les marchands sont venus de loin sur les foires pour acheter ces « admirables mules », de plusieurs provinces de France voire même de l’étranger.
 

 

gravure fin xixe siècle âne du Poitou

gravure fin XIXème, âne du PoitouCes qualités ont été mises en avant dès le XVIème siècle. Les marchands viennent de loin pour acheter sur les foires de Niort, de Fontenay ces « magnifiques mules » « mulam mirabalem ». Certes elles ont un gros défaut; elles sont infertiles….

Au XVII ème peu de chevaux sont élevés en France et  sont donc achetés à l’étranger.Les guerres ont créé une pénurie, et  pour éviter de continuer à les acheter à l’extérieur et contribuer à la fuite des capitaux, Colbert,sous Louis XIV, créera ce qui deviendra une des plus anciennes administrations françaises, les Haras nationaux. Ainsi le 17 octobre 1665, un arrêté du roi pose les principes de répartition sur le territoire d’étalons royaux confiés à des garde-étalons.
1717, les rôles sont bien définis; les intendants sont chargés de ce qui concerne les étalons reproducteurs, les inspecteurs s’occupent de la police et de la reproduction, et rien ne se fait sans eux.  Le garde-étalon  quant à lui élève et assume les frais de tenue d’un cheval entier. Il en est dédommagé par des privilèges (comme exemption d’impôt) qui provoquent l’hostilité  des éleveurs, et des propriétaires de chevaux.
Amélioration des chevaux par les haras provinciaux ou haras épars.
Le Gouvernement Français s’étant apperçu que les remontes des guerres de 1688 à 1700 avoient coûté à la Nation plus de cent millions, qui seraient restés dans le Royaume, s’il eût été peuplé de Chevaux, & qu’il étoit important, pour le bien de l’État, de s’appliquer au rétablissement des haras, adressa sur cet objet un Mémoire aux dífférens Intendans, afin qu’ils avisassent aux moyens d’établir des étalons, pour améliorer l’espèce & multiplier les Chevaux. Ce Mémoire fut suivi, en 1717, d’un règlement, qui détermina les conditions & prescrivit des loix pour ces établissemens. Le Roi et les Provinces firent les frais d’un certain nombre d’étalons, qu’on plaça de distance en distance, dans des villages de pays d’élèves, en en confiant le soin à des hommes choisis. On appella étalons royaux ceux qui furent fournis par le Roi, étalons provinciaux ceux qui le furent par les Provinces ; enfin il y eut en outre des étalons approuvés : c’étoient ceux que des particuliers auxquels ils appartenaient, avoient fait agréer par l’Inspecteur. Suivant ce Règlement, le Garde-étalon jouissoit de beaucoup de privilèges ; il étoit exempt de logement de gens de guerre, & de corvées ; un de ses fils, ou domestiques ne tiroit pas à la milice, sous prétexte qu’il soignoit l’étalon ; on taxoit d’office le Garde-étalon sur le rôle de la taille, c’est-à-dire qu’il payoit moins que les autres.Article « Cheval » dans l’Encyclopédie méthodique, t. 3, Agriculture, par Tessier, 1787-1821, p. 118 à 124
Vers 1660-1720, certains haras de chevaux, comme ceux de Souvigné et d’ Exireuil, proposent les services de trois baudets.
En 1742, il y avait 83 juments à Thorigné, 130 à Prailles en 1742, 119 à Exoudun en 1747…
En 1772, première visite « officielle » des haras de baudet, les garde-étalons sont au nombre de 84 dans en Haut Poitou, 12 au moins en Bas-Poitou, dans la plaine de Fontenay. Les éleveurs de baudets qui exerçaient un « métier indigne d’un gentilhomme » (souvent protestants), étaient très réticents vis à vis de l’administration. Un ancien règlement vers 1717 « interdisait aux propriétaires de jument au dessus de 4 pieds (1.30) de les mener au bourriquet », règlement peu respecté. Le temps a aggravé la situation et les paysans du Poitou refusent de faire l’élevage des chevaux.
Vers 1770, les Haras responsables de la remonte de la cavalerie  se sentent menacés par développement de la mulasserie.  Mr Bertin, alors directeur des Haras royaux envisage   de « faire couper tous les baudets du Poitou. »  et la loi érigée  » limite le nombre de baudets, autorise seulement certaines régions à ce type de croisement, et n’offre que les moins bonnes juments ». Cette loi a été abrogée  avec la dissolution des Haras au moment de l’Assemblée constituante » en 1789. En face de cette hostilité, les éleveurs se sont repliés sur eux même dans une routine et cultivant le secret de leurs pratiques.
Après la révolution française, on parle alors de  l’industrie mulassière qui sera florissante pendant tout le XIXème siècle. D’après Eugène GAYOT  en 1861, aucune jument n’est reconnue plus apte à produire des mulets que la « grosse et lourde jument des marais du Poitou ». Dès 1848 des expositions ont lieu, à Poitiers en 1857, Paris en  1859. Les foires attiraient « Auvergnats, Lionnois, Piedmontois et Savoyards » mais aussi des marchands étrangers. Des marchands nantais en expédient même vers les colonies française d’Afrique, de Madagascar et de Guyane. Aux environs de 1895, ces foires commencent à péricliter. Les marchands vont d’élevage en élevage pour faire leur choix, mais surtout les besoins sont moindres depuis l’arrivée du chemin de fer, la mécanisation, les modifications économiques comme  la crise du phylloxéra, après laquelle les paysans se tournent vers l’élevage laitier. En 1912 il ne reste plus que 42 haras dans les Deux-Sèvres.
Baudet - B

carte postale, marchand tenant un baudet

L’élevage mulassier se concentre  dans des « ateliers » dont le fonctionnement est coûteux. le pourcentage de ces naissances « contre nature » et donc de réussite est faible,  il faut ensuite les élever et les nourrir au moins 3 ans.

« Il faut nourrir seize juments pour avoir, chaque année, trois mules et trois mulets, élever tous les ans une mulassière et mettre deux juments au cheval pour entretenir le cheptel.  » Wikipédia.
Les éleveurs de mules poitevines protègent farouchement leurs secrets d’élevage et certains observateurs (notamment américains) les jugent comme étant « très étranges ». Les baudets sont enfermés et maintenus immobiles dans des locaux obscurs tout au long de l’année, une fois qu’ils ont commencé à saillir des juments, souvent dans des conditions insalubres et privé de soins. Ils doivent saillir de dix à douze juments quotidiennement. Lorsque la jument est pleine, une croyance populaire veut qu’elle donnera naissance à un muleton mâle, plus précieux qu’une femelle, si elle est sous-alimentée. Cela a souvent conduit des juments à mourir de faim pendant leur grossesse. Le colostrum, vital pour le développement du petit, est considéré comme malsain et les muletons nouveau-nés peuvent en être privés. Le manque de registres d’élevage entraîne des problèmes de fertilité, la mortalité des jeunes muletons est importante en raison des baudets utilisés pour couvrir des juments plutôt que des ânesses de leur propre espèce, ce qui entraîne des naissances de muletons exposés aux froides températures d’automne et d’hiver. En dépit de ces problèmes d’élevage, un auteur américain écrit en 1883 que « l’élevage du mulet est la seule branche de l’industrie agricole dans laquelle la France n’a pas de rival à l’étranger, en raison de sa prospérité entièrement due au zèle de ceux qui s’y livrent »
http://fr.wikipedia.org/wiki/Mule_poitevine#cite_note-Dohner-18
 
En 1884 est créé un Stud-book de la race ou livre généalogique, géré aujourd’hui par l’Association de la Production Mulassière et Asine. Elle se fait en collaboration avec le Service des Haras, le SIRE, le Parc Interrégional du Marais Poitevin et la SABAUD (association pour la sauvegarde du baudet du Poitou). On y sélectionne et inscrits dès le début les meilleurs spécimens et reproducteurs.
En 1977, il ne reste plus que 44 baudets du Poitou, la race est en voie d’extinction. L’alerte est donnée par Annick AUDIOT et un programme de soutien est alors créé.
Aujourd’hui, les baudets sont répartis pour 1/3 dans cinq départements dit « berceau de la race », 1/3 dans le reste de la France et 1/3 à l’étranger. L’Allemagne est  le plus  important des pays étrangers détenteurs de baudets agréés à la monte avec 18 élevages sur 119.
Et Jacques PROUST dans tout cela.
A suivre……
Sources;
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2 réflexions sur “Jacques PROUST garde-étalon et l’industrie mulassière.

  1. Bonjour,
    bravo et merci pour cet article dont j’attends la suite avec impatience.

    Il faut dire, pour expliquer ma hâte de lire votre prochain billet, que la conjonction des sujets que vous traitez n’y est pas étrangère : les Deux-Sèvres, son monde rural au XIXème siècle et quelques patronymes (PROUST, GIRARD) qui me « parlent ».

    Tout d’abord, même si je ne l’ai pas vérifié, il est fort probable que nous ayons quelques ancêtres en commun ou, à défaut, de lointains parents qui se sont cotoyés à l’occasion des nombreuses foires agricoles qui existaient alors.
    C’est notamment le cas avec mes GIRARD, originaires (?) d’Aiffres, mes BAILLON, de Prahecq, Brûlain, Saint-Martin-de-Bernegoue, ou de mes PROUST, localisés à Saint-Romain-des-Champs. Soit autant de communes voisines voire limitrophes de Sainte-Blandine.

    En ce qui concerne le monde rural et ses paysans, je ne peux que vous conseiller (inciter vivement si ce n’est pas encore fait) de lire l’ouvrage d’André Benoist, paru chez Geste Editions en deux tomes, Paysans du Sud-Deux-Sèvres au XIXème siècle ; l’esprit de progrès (1789-1880).

    C’est une plongée dans le monde rural que nous propose l’auteur. Il nous permet ainsi de bien / mieux comprendre la vie de nos ancêtres et parents agriculteurs de la Plaine (pour la Gâtine : voir Jacques Peret ; pour les protestants, voir Jacques Marcadé).

    Dans ce livre, il est aussi beaucoup question de l’industrie mulassière, dans le développement de laquelle Jacques BUJAULT a joué un rôle non négligeable (il n’a pas pu, dans ce cadre, ne pas croiser Jacques PROUST).

    Jacques BUJAULT s’était d’ailleurs fait « bâtir une petite maison » près du village de Tauché, à Sainte-Blandine après l’acquisition, le 14 avril 1810, pour 50.000 francs, de trois métairies. Il se décrit lui-même comme un véritable agriculteur portant « blouse et large chapeau » et, en hiver, « sabots à la courge ».

    Véritable agronome, BUJAULT était surtout connu pour ses écrits vulgarisateurs ( « J’ignore si j’ai crée le style populaire. N’ayant point eu de devancier, je n’ai imité personne et pourtant j’ai réussi ; le succès de mes almanachs va croissant » ). Dans un de ses textes, en 1833, dans ce qui semble être une liste des meilleurs agriculteurs des environs, il cite le patronyme PROUST, du Courteil, à Sainte-Blandine.

    Tout cela pour dire qu’avec cette lecture sur les Paysans du Sud-Deux-Sèvres, sur un sujet aussi riche et bien étudié, vous avez de quoi approfondir vos propres recherches et documenter abondamment votre généalogie.

    Mais surtout (j’ai cru comprendre que vous ne vous êtes pas souvent rendue rue de la Blauderie), je ne peux que vous inviter à aller aux archives départementales !
    En plus, l’équipe est formidable. Le directeur de salle, Laurent Delenne, est d’une compétence impressionnante et toujours disponible pour vous conseiller. Et Jean-Pierre, le magasinier, est une vraie personnalité qui contribue à faire de chaque passage aux AD (ma dernière fois, en août 2014) un moment agréable.

    Plongez-vous, si ce n’est pas encore fait, dans les archives notariales ! Vous accéderez ainsi à la réalité de la vie de vos ancêtres. Vous trouverez peut-être des inventaires après décès, des actes de vente, des baux, des quittances… sans compter les contrats de mariages. Cela permet, vous le savez, d’aller plus loin que la trilogie naissance-mariage-décès en mettant de la chair sur les squelettes !

    Enfin, si vous ne l’êtes pas encore, je pense que vous auriez tout intérêt à adhérer au Cercle Généalogique des Deux-Sèvres ( http://www.genea79.fr ), dont le siège est aux archives départementales. J’en suis membre. Vous vous délecteriez de la lecture du Bulletin de l’association. Vous pourriez échanger avec de véritables passionnés qui connaissent incroyablement bien leur territoire et seraient, sans nul doute, en mesure de vous délivrer quelques pistes intéressantes.

    A bientôt peut-être. Bonnes recherches.

    Bien cordialement.

    • Les Proust-Girard ont effectivement vécu dans un territoire limité à la région de Melle et cela aussi loin que je sois remontée. La famille était donc très étendue et les cousins nombreux dans cette région . Je prends bonne note des ouvrages que vous me recommandez, ayant beaucoup à apprendre.Dans ce domaine j’ai lu en particulier « l’histoire des paysans français » d’Emmanuel Le Roy Ladurie qui est, lui, très généraliste.
      Jacques Bujault et Jacques PROUST ont du effectivement se rencontrer, ou se croiser, un mystère que la généalogie n’élucidera pas…mais je suis curieuse de voir un almanach de Jacques Bujault.
      Je rêve bien sûr de retourner aux archives départementales les documents comme les inventaires ou autres nous permettent de leur redonner un peu « d’épaisseur » et font travailler notre imagination. Mais ce rêve attendra encore un peu..
      cordialement.

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